Un astéroïde pourrait percuter la Terre

Astronomie, Baptisé « 2024 YR4 », le corps céleste aurait environ 2 % de chances d’entrer en collision avec notre planète en 2032. Un risque suffisant pour le placer sous haute surveillance

Pierre Barthélémy


Le 30 juin 1908, peu après 7 heures du matin, un bolide venu de l’espace déboule au-dessus de la Sibérie centrale et explose dans l’atmosphère à quelques kilomètres du sol. La région dite « de la Toungouska », du nom de la rivière qui y coule, est dévastée : sur plus de 2 000 kilomètres carrés, des dizaines de millions d’arbres de la taïga tombent comme des allumettes. La zone est heureusement inhabitée et on a longtemps pensé que le cataclysme n’avait tué personne. Une étude publiée en 2019 a cependant établi un bilan de trois morts. Le corps céleste qui a provoqué l’événement de la Toungouska était probablement un astéroïde d’une cinquantaine de mètres de diamètre. Pourquoi l’évoquer ? Parce que, le 27 décembre 2024, un télescope automatique situé au Chili a détecté un astéroïde analogue en taille et qui présente un risque faible, mais non nul, de percuter la Terre, le 22 décembre 2032.


Que sait-on exactement ? Baptisé 2024 YR4, ce petit astéroïde a un diamètre estimé entre 40 et 90 mètres. Cette incertitude tient au fait qu’on évalue sa taille en fonction de sa luminosité, mais qu’il faudrait, pour préciser cette estimation, connaître la classe d’astéroïde à laquelle ce vagabond céleste appartient : un astéroïde de 40 mètres d’une catégorie brillante renvoie autant de lumière qu’un astéroïde de 90 mètres d’un type plus mat.


« Attitude très précautionneuse »

Une fois les premières observations de 2024 YR4 enregistrées, un calcul automatique d’orbite a été lancé. Le point crucial a ensuite consisté à déterminer où passerait l’objet dans le futur. Directeur de recherches au CNRS à l’Observatoire de la Côte d’Azur, Patrick Michel, spécialiste des astéroïdes, explique comment on procède en pareil cas : « En raison des barres d’incertitude dues au petit nombre d’observations, on part d’un nuage de trajectoires qu’on propage dans le temps et on regarde la distance qui sépare ces trajectoires de la Terre lors des prochains passages de l’astéroïde. » Pour 2024 YR4, parmi les solutions obtenues, 2 % ont abouti à une collision avec la Terre en 2032– la première estimation de l’Agence spatiale européenne (ESA) était légèrement plus basse, à 1,2 %.


Est alors entré en jeu le Réseau international d’alerte aux astéroïdes (IAWN, d’après le sigle anglais), au sein duquel Patrick Michel est membre du comité de pilotage : « On a créé ce réseau en 2013 sous l’égide de l’ONU pour avoir une réponse internationale coordonnée, précise-t-il. Il existait un trou béant entre les alertes des scientifiques et ceux qui pouvaient prendre les décisions pour y répondre. On émet une notification si un objet a plus de 1 % de risque d’entrer en collision avec la Terre dans les cinquante ans à venir. C’est une attitude très précautionneuse : il y a quand même 99 % de chances qu’il passe à côté. »


La NASA et l’ESA ayant, chacune de son côté, estimé que 2024 YR4 répondait à ce critère, le comité de pilotage de l’IAWN a été aussitôt réuni. Le 30 janvier, les scientifiques de l’IAWN ont officiellement notifié leurs conclusions à un deuxième organisme, le Groupe consultatif sur la planification des missions spatiales (Smpag). Celui-ci comprend une vingtaine d’agences spatiales et il est chargé d’étudier la réponse à apporter au risque encouru. Notamment s’il faut lancer un satellite pour percuter l’astéroïde afin de le dévier, comme cela a été expérimenté avec succès en 2022 par la mission DART (Double Asteroid Redirection Test) de la NASA.


Les chercheurs ont, par ailleurs, demandé du temps d’observation en mars au télescope spatial James-Webb, afin d’affiner la trajectoire de 2024 YR4 tant qu’il est visible. Si les incertitudes demeurent, il faudra attendre son prochain passage, en 2028, pour les dissiper. « Si on confirmait une collision avec la Terre, anticipe Patrick Michel, il faudrait dévier l’astéroïde. Aura-t-on le temps de lancer une mission entre 2028 et 2032 ? C’est court, mais, s’il y a une volonté politique, je pense que les budgets seront là et que c’est réalisable. » Autre option, si le risque persiste : déterminer le couloir où 2024 YR4 pourrait tomber et élaborer des plans d’évacuation des populations avec les pays concernés.


Hiver nucléaire

Pour l’heure, dans la liste des quelque 37 000 géocroiseurs – les astres susceptibles de croiser la route de la Terre – recensés, 2024 YR4 est de loin le plus dangereux. Cependant, l’ESA accorde aussi une attention particulière à l’astéroïde Bénou, qui a une chance sur 2 700 de percuter notre planète en 2182. Cela peut sembler peu risqué et très lointain, mais il faut préciser que Bénou mesure environ 500 mètres de diamètre. Et cela change la donne.


Autant les dégâts que pourrait provoquer 2024 YR4 se limiteraient à une région, autant l’impact d’un corps tel que Bénou aurait des conséquences à l’échelle de la Terre, révèle une simulation publiée le 5 février dans Science Advances. L’injection de centaines de millions de tonnes de poussières dans la haute atmosphère provoquerait une sorte d’hiver nucléaire de quelques années, avec une chute des températures de 4 °C au maximum, une baisse des précipitations et, par effet domino, une baisse de la productivité des plantes, ce qui menacerait la sécurité alimentaire mondiale. Le recensement des géocroiseurs n’étant pas terminé, c’est une des raisons pour lesquelles il faut continuer de scruter le ciel.

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